Eloge du prolétariat
Je respire à pleins poumons et reconnais cette odeur nauséabonde que j'avais laissée un an plus tôt, mélange de cuirs séchés, de bouse et de sang. A peine remis du "blues post-expatriation", me revoilà dans cette usine de salage de peaux bovines, intermédiaire entre l'abattoir et la tannerie. "Tu vas te mettre aux pinces" (autrement dit à la machine qui sert au dessalage), me lance mon ersatz de chef dès la première minute, "parce que l'autre gros con de Christian !" "L'autre gros con de Christian", c'est un handicapé mental léger, bouc-émissaire favori de la boîte, et malheureusement pour lui surtout du chef. En réalité il n'en est rien, c'est un homme plutôt gentil, étant donné ce qu'il doit encaisser à longueur de journée. Et cette phrase abominable, insinuant qu'il est un incapable, était fausse également.
Quoiqu'il en soit le ton était donné : rien n'avait changé depuis ma dernière saison. Et c'est bien le problème lorsqu'on revient de l'étranger : au retour rien n'a changé. Il me fallait me réhabituer aux batailles de déchêts sanguinolants, de boules de crottes encore tièdes, aux insultes qui fusaient à travers l'usine, aux flatulences intempestives, aux blagues douteuses sur les femmes des autres, bref à tout ce ramassis d'enfantillages qui ne m'avait pas manqué.
J'avais pénétré les lieux il y a à peine quelques minutes, et je ne pensais qu'aux milliers qui me restaient à passer avec ces énergumènes. Au fil des jours s'accumulaient les remarques vides de sens, les blagues vaseuses et les stéréotypes qui ne mènent à rien, du genre "les politiques, tous des cons !" Passe encore les longues minutes à rêver à un avenir meilleur, à un salaire plus conséquent ou même à la cagnotte du Loto. Mais les blagues sur ma mère, alors là, non !
Et pourtant, malgré tout cela, je ne peux m'empêcher de penser que ce sont des énergumènes attachants, et de leur porter l'estime la plus sincère. Les plus vieux d'entre eux sont usés par la vie, par un travail trop physique, éreintant. Maurice boite depuis des années, mais je ne l'ai jamais entendu se plaindre. François a des problèmes de dos, mais ne rechigne jamais à la tâche. Noël doit peser 50kg, mais soulève des cuirs du même poids sans broncher. Patrick a près de trente ans d'ancienneté, mais sourit quand il parle des dix ans qui lui restent à tirer. Et l'énumération est loin d'être exhaustive. Chacun d'entre eux s'est battu toute sa vie pour nourrir sa famille, et continue à le faire puisque c'est nécessaire. Certains d'entre eux mourront peut-être avant même d'avoir goûté à la retraite, et d'autres n'en profiteront surement que peu de temps. Si "le travail c'est la santé", pour eux freiner un peu serait la préserver. A tout jamais je leur témoigne mon respect.
Qui n'a pas fréquenté la France qui se lève tôt et qui rame pour le salaire minimum, qui n'a pas intégré son existence et sa force ne connaît rien à la vie.
Et pourtant, malgré tout cela, je ne peux m'empêcher de penser que ce sont des énergumènes attachants, et de leur porter l'estime la plus sincère. Les plus vieux d'entre eux sont usés par la vie, par un travail trop physique, éreintant. Maurice boite depuis des années, mais je ne l'ai jamais entendu se plaindre. François a des problèmes de dos, mais ne rechigne jamais à la tâche. Noël doit peser 50kg, mais soulève des cuirs du même poids sans broncher. Patrick a près de trente ans d'ancienneté, mais sourit quand il parle des dix ans qui lui restent à tirer. Et l'énumération est loin d'être exhaustive. Chacun d'entre eux s'est battu toute sa vie pour nourrir sa famille, et continue à le faire puisque c'est nécessaire. Certains d'entre eux mourront peut-être avant même d'avoir goûté à la retraite, et d'autres n'en profiteront surement que peu de temps. Si "le travail c'est la santé", pour eux freiner un peu serait la préserver. A tout jamais je leur témoigne mon respect.
Qui n'a pas fréquenté la France qui se lève tôt et qui rame pour le salaire minimum, qui n'a pas intégré son existence et sa force ne connaît rien à la vie.
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